De l’autre côté de la vitre la Tour Eiffel célèbre l’heure pile en scintillant pendant quelques minutes. La Tour Eiffel. Paris. Le Temps. Quelques notions qui avaient disparu de mes pensées pendant ces derniers 18 mois. En bas de la fenêtre j’aperçois quelques TShirts sur le sol, en vrac, au milieu des livres. Beaucoup de livres. Comme si le désir d’évasion s’était concentré vers l’intérieur, offrant une béquille au déséquilibre maintenant évident de cette société. Cela fait trois mois que je suis rentré. Heureux. Heureux d’avoir vécu tant d’expériences hors du commun pendant tout ce temps. Heureux d’avoir évolué, changé de perspective sur la vie. Rien que ça. Heureux aussi de rentrer, de revoir Paris et ses habitants. De renouer avec des relations humaines qui ont elles aussi épousé les contours de ce voyage en adoptant les échanges virtuels. De pouvoir profiter de chaque miette de la gastronomie française qui a tant fait défaut quand la recherche de nourriture s’est trop longtemps accommodée d’une quête vitale et non gustative. De ne plus surveiller ces affaires qui jonchent le sol d’un endroit qui n’est habité que par moi.

Et maintenant ?

Le front contre la vitre, au sixième étage d’un appartement parisien, ces mots se dessinent sur les toits qui me font face. Comment se réinsérer dans une société qui se dit en crise ? Qui se gaussait des exploits de Rémy Gaillard et de Michaël Vendetta pendant que je tentais de comprendre qui est l’homme primordial en moi. Qui pousse les usagers du métro à s’isoler avec leurs énormes casques audio quand chaque jour je discutais avec des cultures différentes. Le métro. Cet endroit où les gens ne sourient ni aux autres, ni à la vie, ni à eux-mêmes. Où les gens courent, la serviette d’un côté, la cravate de l’autre pour rattraper ces 2 minutes qui les freineront sûrement dans leur épanouissement personnel. De chaque côté du couloir qui mène aux escaliers, les fenêtres sont ouvertes sur un monde de consommation, où les valeurs phares sont le sexe et le divertissement. Ensemble. Séparément. Pour promouvoir une course hippique, une femme nue. Logique. Efficace. Et pour vendre des maillots de bain alors ? Une femme nue aussi, le maillot au bout du pied. Il vous va si bien comme ça mademoiselle. Si vous pouviez en plus vous offrir des grosses lunettes ainsi que des espadrilles lacées sur le dessus, alors vous seriez reconnue par le monde. Comment ça, tu n’avais pas remarqué ce phénomène ? Je crois que je n’ai plus le même prisme de perception. En revanche, j’ai bien vu qu’un nouvel invité avait sa place à table, au restaurant. L’Iphone. Sur la nappe, il ne reste pas très sage pendant le repas. Il faut dire qu’il fait tout l’Iphone. Y compris permettre une déconnexion complète avec soi-même. C’est peut-être pour ça qu’on le place à côté de l’assiette. Pour des gens qui ne sont pas dedans. Il est faux de dire que rien n’a bougé pendant une absence relativement longue. Malheureusement. La publicité s’est adaptée et met l’accent sur le paiement échelonné puisque l’on est en temps de crise. Le site ventes-privées propose maintenant quasiment vingt ventes en simultané et quand je me suis connecté j’avais suivi le mouvement de plus de 65,000 de mes compatriotes. Business florissant. La consommation assure son règne sans partage.

Le phare de la Tour Eiffel, lui, ne montre aucune direction, il est giratoire. Il fait figure d’exception à tourner rond, balayant sa lumière sur cette société aveugle. Il y a pourtant quelques signes d’espoir. Lyon n’est plus champion, Nadal n’a pas remporté Roland-Garros. Cela voudrait dire que tout n’est pas systématique, que des changements peuvent intervenir. Aux législatives, les écolos ont emporté une victoire importante. Ce n’est qu’un début, mais c’est un signe encourageant. J’ai même dernièrement pu discuter avec mes voisins de table dans un restaurant parisien, la chaîne humaine n’est donc pas encore totalement rompue. A la CAF, l’humain devient la règle. Sur l’écran de contrôle, après un carillon agréable, s’affiche non pas le numéro d’attente, mais votre nom. Histoire de nous montrer que nous ne sommes pas des matricules, mais bien des êtres humains, avec leurs problèmes financiers. Les noms défilent, les uns après les autres, et j’essaie de voir s’ils sont adaptés à leur porteur physique. Malheureusement la plupart d’entre eux me sont totalement inconnus. Une dame se lève, sous les regards indifférents de ces français issus de l’immigration. Sur la petite télé au-dessus de nos têtes, son nom. Double particule. C’est ça l’égalité.

Je suis rentré sûr de mes atouts, de mes capacités à m’adapter à n’importe quelle situation, selon le métier ou tout du moins la voie que j’aurais choisie. J’avais l’intuition qu’elle serait difficile à déterminer, qu’il faudrait écarter quelques buissons pour repérer la petite pyramide de cailloux au bord du chemin. J’ai maintenant plutôt le sentiment que je ne cherche pas au bon endroit ou que je cherche quelque chose qui n’existe pas. Comme si je demandais au boulanger deux côtes de porc et un filet mignon bien tendre. Il ferait une drôle de tête. Si la société avait un visage, elle aurait le même regard. Il me reste pour l’instant les livres, et les discussions avec quelques amis qui partagent ces sentiments. Je m’interroge sur l’homme, sur qui nous sommes si nous réussissons à ôter toutes les couches dont la société, l’éducation, la bienséance, notre entourage a bien voulu nous revêtir. Pour avancer dans cette quête de l’être primordial, je tape cette expression sur Google. Le 1er résultat est le suivant « La situation d’un homme semble être primordial pour une femme ». Eclats de rire. L’antithèse de ce que je cherchais, Google ayant simplement interprété mon substantif pour un verbe, alimentant du même coup le cercle qui l’a créé. Tant que l’humour est là notre société aura une chance… et moi aussi…

Pour conclure, un petit texte du Dalaï-Lama ramené de McLeod Ganj’, en Inde, son lieu de résidence en exil.

The Paradox of Our Age

"We have bigger houses but smaller families;
more conveniences, but less time;
We have more degrees, but less sense;
more knowledge, but less judgement;
more experts, but more problems;
more medicines, but less healthiness;
We’ve been all the way to the moon and back,
but have trouble crossing the street to meet the new neighbour.
We built more computers to hold more information to produce more copies than ever,
but have less communication;
We have become long on quantity,
but short on quality.
These are times of fast foods but slow digestion;
tall man but short character;
steep profits but shallow relationships.
It’s a time when there is much in the window, but nothing in the room."

H. H. The XIV Dalai Lama