Lors de mon séjour au monastère, j'ai accès a la bibliothèque qui propose de
nombreux ouvrages sur le bouddhisme, et dans la langue de Molière s'il vous
plait (ce qui permet notamment de s'assurer que l'on a bien compris les paroles
du maitre pendant la journée...) L'un de ceux qui m'a le plus captivé vient
d'un moine nommé Chogyam
Trungpa, notamment reconnu pour avoir apporté les enseignements bouddhistes
en Occident. Il nous a été présenté par notre maitre comme porté sur la
boisson, a tel point que lors de sa vie aux États-Unis (il est décédé en 1987),
un novice l'accompagnait dans ses sorties nocturnes, le précédant lors de la
descente des escaliers et le suivant lors de la montée, afin de prévenir toute
chute intempestive... Mais n'ayez crainte, le bonhomme était pleinement sobre
lors de ses conférences ou de ses classes. Le livre, "Pratique de la voie
tibétaine - Au-delà du matérialisme spirituel" est assez difficile d'accès mais
une fois plongé dans ces concepts, il est difficile d'en sortir indemne. Il
m'est impossible d'en proposer une synthèse sur ce blog, par manque de temps,
d'espace mais surtout de recul spirituel et d'intelligence sur ces notions qui
sont encore toutes neuves. Voici donc un échantillon des passages qui m'ont le
plus "titillé" (je sais, ils sont nombreux...)
Commençons par la vision de Chogyam Trungpa sur notre perception, dont j'ai
déjà parlé, exprimé ici de manière un peu plus conceptuelle.
"Généralement, lorsque nous regardons un objet, nous ne nous permettons
pas de le voir correctement. Automatiquement, nous voyons notre vision de
l'objet au lieu de voir véritablement cet objet tel qu'il est."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Ce passage est astucieusement complété par la définition de la perception
"absolue".
"Si nous tenons un morceau de roche entre nos mains avec cette clarté
de perception qui est le contact direct de la pénétration nue, nous ne sentons
pas seulement la solidité de cette roche, mais nous commençons aussi a en
percevoir les implications spirituelles ; nous en faisons l'expérience
comme d'une expression absolue de la solidité et de la majesté de la
terre."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Allons un peu plus profondément dans ce concept de l'illusion, ou plutôt de
la réponse bouddhiste, la vacuité (soit dit en passant pour les amateurs de
science, nous sommes composes a 99% de vide - rapport au vide qui existe dans
les atomes qui nous composent). En sanskrit, le bouddhisme appelle la vacuité
Shunyata.
"Shunyata est l'absence complète de concepts ou de filtres de quelque
sorte et, même, l'absence de la conceptualisation "la forme est le vide" et "le
vide est la forme". Il s'agit de voir le monde de façon directe, sans désirer
une "plus haute" conscience, un sens ou une profondeur. C'est juste une
perception littéralement directe des choses, comme elles sont dans leur ordre
propre. ... Le principe de Shunyata implique que
l'on ne prenne appui sur rien, que l'on ne distingue pas entre "ceci" et
"cela", que l'on soit suspendu nulle part."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Pour étayer un tout petit peu cette analyse, voir les choses telles qu'elles
sont nécessite de prendre de la distance. En même temps, si l'on est conscient
de cette distance, et par conséquent de l'objet et du sujet (les deux "points"
formalisant cette distance), cela ne fonctionne pas. Ainsi peut-on voir les
choses seulement du milieu de nulle part. Le Bouddhisme applique le concept de
vacuité tant a l'objet qu'au sujet (le soi).
La disparition de l'ego, générateur de nos afflictions mentales, est un
élément très important sur la voie de l'éveil, ou tout simplement sur le chemin
du bonheur. Certains courants préconisent une disparition complète de cet ego,
d'autres un apprivoisement progressif (cas des spiritualistes modernes tel que
Eckhart Tolle), d'autres encore la transmutation des énergies négatives de cet
ego en énergies positives (courant tantrique).
"Il se peut qu'il nous arrive de percevoir l'absence de l'ego d'un seul
coup d'œil. Mais nous n'accepterions pas une vérité aussi simple. En d'autres
termes, il nous faut apprendre a désapprendre. L'ensemble du processus consiste
a défaire l'ego. On commence par apprendre a traiter les pensées névrotiques et
les émotions. Puis, les concepts erronés sont balayes par la compréhension de
la vacuité, de l'ouverture. C'est l'expérience de Shunyata."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Voici deux passages qui détaillent la vision de la pratique tantrique quant
a l'ego.
"La fonction de la pratique tantrique est de transmuter l'ego, de
rendre l'intelligence primordiale capable de percer et de
briller."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
"Dans la tradition tantrique, on ne parle pas du tout d'aller
au-delà de l'ego : c'est une attitude trop dualiste. Le Tantra est
beaucoup plus précis que cela. Il n'est pas question d'"aller la" ou d'"être
la" ; la tradition tantrique parle d'être ici. Elle parle de
transmutation, et recourt abondamment a l'analogie avec la partie alchimique.
Par exemple, l'existence du plomb n'est pas rejetée, mais le plomb est
transmuté en or. On n'a pas du tout a changer sa qualité métallique ; il
faut simplement le transmuter."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Voici un passage relatif au Tantra. En quelques mots, le Tantrisme est un
courant hindouiste a l'origine qui s'est développé également dans le
bouddhisme, proposant un chemin plus rapide et plus complexe pour atteindre
l'éveil. Selon notre maitre, "Following the Tantra is like licking honey on the
edge of a sharp knife" ("Suivre les enseignements du Tantra revient a lécher du
miel sur la lame effilée d'un couteau").
"Le Tantra a pour fonction de transformer tous les plaisirs en une
expérience transcendantale de conscience pénétrante et profonde. Au lieu de
préconiser une séparation d'avec les plaisirs de ce monde comme le font
beaucoup d'autres traditions, le tantra souligne qu'il est bien plus efficace
de profiter des plaisirs tout en canalisant leur énergie sur le chemin puissant
et rapide vers l'accomplissement et l'illumination."
Chogyam
Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Et un autre passage, reliant les notions de Shunyata, Samsara et Nirvana
(non pas le paradis mais un certain état d'éveil) au Tantra.
"Nous sommes confrontés aux pensées, aux émotions et aux énergies de
nos relations avec les autres et le monde. Comment allons-nous relier notre
compréhension de Shunyata aux événements quotidiens, a moins de reconnaitre
l'aspect énergétique de la vie ? Si nous ne pouvons danser avec les
énergies de la vie, nous ne serons pas capables de nous servir de notre
expérience de Shunyata pour unir Samsara et Nirvana. Le Tantra enseigne a ne
pas supprimer ni détruire l'énergie, mais a la transmuter ; en d'autres
termes, aller dans la structure de l'énergie."
Chogyam
Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
Pour clore cette parenthèse sur le Tantra, cette pratique a une connotation
sexuelle en Occident. Celle-ci n'est pas justifiée, si ce n'est qu'une fois
arrivé a un stade extrêmement avancé, deux pratiquants peuvent alors unir leurs
énergies respectives. Sauf que le plaisir ressenti n'a rien de commun avec
celui d'une union sexuelle classique, et que c'est a priori l'énergie de la
femme qui pénètre l'homme... :oD
Et pour terminer sur les paroles de Chogyam Trungpa, un passage plus
poétique et cette fois directement accessible.
"Dans les enseignements bouddhistes, le symbole de la compassion est
une lune brillant dans le ciel, et son image, reflétée dans une centaine de
bols emplis d'eau. La lune ne se demande pas : "Si tu t'ouvres a moi, je
te ferai la faveur de répandre ma clarté sur toi", la lune brille,
simplement."
Chogyam Trungpa, "Pratique de la voie tibétaine - Au-delà du matérialisme
spirituel"
